e-Santé / télémédecine / prescription électronique : la France, comment se situe-t-elle par rapport à d'autres pays ? C'est une question presque sans réponse, et pourtant posée deux jours de suite au congrès HIT-Paris... Les Français cherchent un pays européen comparable à la France et veulent connaître sa position relative en matière d'e-santé. Et, si jamais cet autre pays est plus avancé que la France, on va chercher à démonter l'exemple
en faisant état de tous les avantages qui l'ont amené à nous dépasser. Cela me rappelle un joke que j'utilise parfois en début d'exposé : « Si seulement tous les exemples étrangers étaient français, tout irait très bien ».Mais, pour revenir à nos moutons, comment peut-on comparer la France en matière d'e-santé, maintenant que (presque) tout le monde admet que l'informatisation est essentielle au progrès du système de soins ? Je réponds à la question. Lisez !
1. Le premier point à rappeler est que tous les pays ont perdu des décennies dans la mise en oeuvre de l'informatique médicale. Les premières publications sérieuses remontent aux années 60 et 70. Il a fallu moins de temps pour que l'homme aille sur la Lune. Et il faudra sans doute encore dix bonnes années pour arriver à une situation satisfaisante — à moins qu'une pandémie ne nous y conduise plus rapidement.
2. Les populations qui ont pu réussir la mise en place de l’informatique médicale ont fait preuve de cohérence dans la poursuite d’un objectif. Des comtés au Danemark ont créé un élan devenu action nationale. La Suède, la Norvège, le Danemark ont l'habitude de collaborer sur des projets. L'Andalousie, en Espagne, est une région dont le manque de ressources pouvait mener soit à l'inaction totale, soit à un sentiment de « dos au mur » qui a fait que l'on ne pouvait pas laisser la population dans l’état où elle se trouvait. L'Andalousie a réussi mieux que toute autre région en Espagne... Autant dire que se baser sur des comparaisons pour expliquer le succès ou l'insuccès n'est pas chose simple. Les Pays-Bas ont profité d'un taux précoce d'informatisation, d’une population encore à taille gérable, d’un système ayant moins d'acteurs qu'en France. Aux États-Unis, la vision d'un seul homme chez Kaiser Permanente, d'un autre chez les Veterans, l’un et l’autre opérant dans des systèmes intégrés, a pu lancer la balle d'une stratégie nouvelle et efficiente. Les HMO en Israël n'ont eu qu'à unifier leurs méthodes à l'intérieur de leur institution.
À l'autre extrême, les États-Unis n'ont absolument pas à ce jour réussi le pari de l'informatisation médicale. Les hôpitaux ne sont ni connectés entre eux ni aux cabinets de ville, si ce n’est de façon éparse. Les petits cabinets médicaux sont rarement informatisés. Les dossiers sont mixtes avec un logiciel pour enregistrer la consultation mais aussi des tas de papiers venus de l'extérieur. Le Président Obama a lancé un plan d’incitation financière à raison de 44000 dollars par praticien, somme que personne n'aurait osé imaginer... Comment garantir que l'investissement sera utilisé « de façon significative » (meaningful use est le nouveau buzz word — comment le définir, personne ne sait). Du moins Obama a-t-il mis fin à l'objection majeure, selon laquelle le médecin devrait seul supporter le coût d'un outil qui bénéficie à tous les acteurs de santé.
La mise en oeuvre de l'informatisation est elle-même un indicateur du potentiel que possède un secteur à progresser sur tous les plans. Rappelons qu'en matière de finance, les banques françaises font partie des meilleures. Et qu'est-ce que la banque sans son informatisation ! L'inaptitude à l'informatique n'est donc pas un trait national français. En revanche, ce qui distingue la banque de la santé, c’est le profil du système. Les banques sont concurrentes ; elles doivent chercher la performance, l'innovation. La Santé est éclatée. Le modèle économique pousse chaque corporation à l'auto-préservation au détriment de l'intérêt collectif, même si chaque professionnel de santé est dévoué à chacun de ses patients.
3. L'organisation des acteurs du système de soins détermine les priorités dans l'informatisation. Aux États-Unis, il n'est pas possible d'introduire l'équivalent de notre dossier pharmaceutique à l'échelle du pays. Il existe depuis les années 80, les pharmacy benefit managers, de gros distributeurs/assureurs qui acheminent le médicament chez le consommateur, par la poste, avec leurs propres énormes systèmes d'information. Par ailleurs, il y a les grandes chaînes de pharmacies (Walmart vient d'introduire un dossier médical électronique à lui) et aussi les toutes petites pharmacies... Un organisme syndical ne peut maîtriser une telle disparité. En revanche, en Suède, où l'association des pharmaciens est très organisée, on a vu très tôt l'intérêt d'Internet, et le programme d'e-prescription marche bien. On peut dire que ce que l'Ordre des pharmaciens a réussi en quelques années en France est remarquable ! Le génie est d'avoir inclus l'outil dans les logiciels métiers existants. Et puis le contexte est favorable, si on est intelligent. Créer un service nouveau de Santé Publique et de fidélisation, c'est tout à fait brillant, même si rien n'est parfait, et encore moins en matière d'informatique.
Alors, comment la France se compare-t-elle ?
Le taux de couverture de l'internet à haut débit : +++
Le taux d'informatisation ? Les pharmaciens l'ont démontré : l'informatisation à 100 % est possible en France, même si on a un métier astreignant.
Pourtant, hôpitaux, professions libérales : pas encore au beau fixe.
C'est lorsque l'informatique ralentit le travail, le rend plus compliqué qu'elle n'est pas adoptée.
Si le médecin était rémunéré sur la prise en charge globale d'un patient, sur l'analyse de ses résultats dans le temps, sur la qualité de la communication et de la pédagogie, sur le partage de l'information, il serait le premier à exiger un outil de dossier médical électronique, à participer à la télémédecine, à inscrire son patient sur un programme d’accompagnement.
Aujourd'hui, qui peut prendre son temps ? Personne. Et pourtant il le faudrait bien.
On y arrivera cependant. Car entre-temps, le reste évolue aussi. La Médecine 2.0 (ou Santé 2.0) est en train d'arriver. Le dossier médical électronique officiel n'est plus tout seul. Le dossier rempli par le patient (personal health record) et connecté à un dossier professionnel est un nouveau standard aux États-Unis et, je pense, le sera bientôt en Europe. Les consommateurs échangent des idées et l'informatisation forcément, entrera dans les conversations.
Aucun exemple étranger ne pourra être reproduit tel quel en France, le contexte étant différent. Mais on peut dire qu'il y a déjà des pôles d'excellence dans le pays et qu'il faut essayer d'en tirer les leçons.

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