Le Dr Ken Kizer a été Sous-secrétaire d'État en charge de la Santé des Veterans. Désigné par le Président Clinton. Ken Kizer a donc été le véritable architecte de la transformation de ce "ministère" particulier. Vous pouvez lire le rapport publié par l'Institut Montaigne.
Denise Silber l'a interviewé à Chamonix le 26 09 2009, lors de la conférence CHAM2009. Le texte suit. Cliquez.
Question
1. Quand vous avez
accepté de prendre en charge, dans l’état où il était, ce système à base
hospitalière et complètement vermoulu, vous saviez qu’il s’agissait d’un fameux
défi. Combien de résistances y a-t-il eu en fait ?
Réponse :
Pas mal, mais avant de répondre à
votre question, laissez-moi remercier le comité d’organisation de CHAM 2009 de
m’avoir invité et permettez-moi de le féliciter d’avoir réuni un congrès de
cette importance. C’est pour moi un honneur et un privilège d’être avec vous
ici, à Chamonix.
Je tiens aussi à répéter ce qui a été signalé par d’autres, que les
problèmes de santé et les défis abordés par ce congrès sont aussi un combat
dans bien des pays à travers le monde.
À présent, la réponse courte à votre question est oui, il y a eu des
résistances considérables aux changements qui ont été développés dans le
système de santé des Veterans, et ces résistances sont venues de multiples
côtés.
Pour replacer les choses dans leur contexte, avant d’accepter le poste
de Sous-secrétaire d’État pour la Santé au Département des anciens compattants
- Department of Veterans Affairs (VA) - quand le Président Clinton me l’a
proposé en 1994, j’ai consulté beaucoup de gens sur les VA, sachant que ce
serait un challenge, et notamment que, depuis plus de 30 ans, j’allais être le
premier Directeur Général de la VHA (Veterans Health Administration) à venir de
l’extérieur de cette organisation. Toutes les personnes consultées sauf une me dirent en
substance de ne pas accepter ce poste si j’avais réellement l’intention de
changer le système de soins, ce qui avait été l’essentiel de mon travail en
Californie dans les dix années précédentes. Ils le disaient parce qu’ils
jugeaient impossible de changer le système de soins des Veterans – impossible
car les politiques étaient trop compliquées, la bureaucratie trop enracinée, le
système comptait trop d’intérêts personnels, et tout simplement à cause de
l’énormité de ce qu’il y aurait à faire dans le court espace de temps que
chacun pensait m’être dévolu. Rappelons que, même si le système des Veterans
est une exception dans le système de santé américain par le fait qu’il s’agit
d’une administration centralisée dépendant du gouvernement fédéral, il reste le
plus grand système de santé aux États-Unis avec aujourd’hui plus de 1300 sites
de délivrance de soins. La VHA est une organisation très étendue et complexe et
toute tentative de changement rencontrait des résistances régionales ou de
groupes d’intérêts.
Alors que tout le monde s’accordait à dire que le système avait besoin
d’être transformé – et profondément – il n’y avait aucun accord sur la façon de le
changer.
Et, puisqu’il y a parfois confusion entre la VA et le système de santé
militaire, il est probablement utile de préciser que l’administration des
Veterans ne dépend pas du Département de la Défense. Alors que tout patient
soigné par la VA a fait partie un jour des forces armées, la VA est une
organisation totalement civile et distincte du Département de la Défense. En
vérité, si l’on voulait le caractériser, le système de soins de la VA ressemble
plus à un système universitaire qu’à quoi que ce soit d’autre, avec notamment
85 % d’hôpitaux d’enseignement, 70 % de praticiens
hospitalo-universitaires, un budget de recherche atteignant 2 milliards de
dollars.
Question 2. Vous êtes connu pour avoir fourni à la fois une « vision » et l'indispensable « feuille de route » pour la transformation de la VHA. Comment avez-vous élaboré cette feuille de route et dans quelle mesure a-t-elle eu besoin d’évoluer au cours du processus ?
Ré Réponse : Ici, il y a au
moins deux points.
Le premier point était d’exposer la
conception générale d’un changement structurel et organisationnel. Ce
changement structurel requérait l’approbation du Congrès et fut présenté dans
un document intitulé « Vision du changement ». Il
fallut 5 mois pour l’élaborer et le reste de l’année pour que le Congrès
l’adopte.
Le second point était la feuille de route,
comme vous dites, qui était subordonnée au premier point et fut donc présentée
dans un second document intitulé « Prescriptions pour le changement », qui fut promulgué un an après Vision
du changement.
Vision
du changement a été écrit en partie par
moi et en partie par un groupe réuni spécifiquement pour cela. Alors que
j’avais une certaine idée de la structure d’organisation que je voulais
adopter, au lieu de d’imposer cette structure dès mon installation, j’ai formé
un groupe de leaders pris au sein du système, je les ai conduits à Washignton et
les ai réunis dans une chambre d’hôtel avec une liste de critères auxquels la
nouvelle organisation devait satisfaire au mieux. Nous avons discuté pendant
deux heures ces critères et mes propres idées sur la structure
organisationnelle puis ils furent virtuellement « mis en conclave »
jusqu’à ce qu’ils produisent le projet d’une nouvelle structure. Nous nous sommes
revus quelques fois les jours suivants tandis que leur pensée évoluait et, en
une semaine, il en sortait sensiblement la même structure que celle que j’avais
en tête, mais - essentiel - elle avait été développée par eux - par des leaders
issus du système - ce qui fit qu’elle eut aussitôt un groupe de supporters
« internes ». Ceci créa quelques « groupes d’achat » qui je pense
aidèrent à vendre le plan au reste de l’organisation et à sa myriade de
participants.
J’ai écrit moi-même Prescriptions pour le changement, mais ce fut un processus itératif.
Pendant une période de plusieurs mois, un brouillon évolutif fut envoyé à de
multiples reprises à travers l’organisation pour révision et commentaires. Ce
dialogue aller-retour par écrit a créé au sein du système un grand nombre d’occasions de
contribution et il y eut une diffusion
graduelle des idées, si bien que, lorsque la feuille de route fut finalement
publiée, ses éléments clés ne furent une surprise pour personne. Les gens qui
auraient à mettre en œuvre les changements avaient eu des occasions répétées de
réviser, critiquer et modifier le plan.
Si j’avais à combiner et distiller ce qui
était contenu à la fois dans Vision du changement et dans Prescriptions
pour le changement, ces deux documents
exposaient une stratégie sur cinq fronts impliquant les cinq changements clés
suivants :
Créer une structure de management organisationnel responsable et un système de contrôle managérial responsable ;
Intégrer et coordonner les services de façon à assurer la continuité des soins ;
Améliorer la qualité des soins ;
Conformer le financement du système aux résultats désirés ; et
Moderniser le système d’information.
Plusieurs tactiques différentes furent employées pour appliquer ces
stratégies (p. ex. : mettre en place la structure organisationnelle
de management des réseaux intégrés
régionaux de soins, organiser la distribution généralisée des soins primaires,
assurer une nouvelle attribution des fonds par un système de capitation,
élaborer un nouveau système de gestion des performances, et bien d’autres),
toutes devant être mises en œuvre plus ou moins en même temps alors qu’il
fallait continuer sans interruption à assurer les soins à des millions de
patients chaque jour.
Ces stratégies et tactiques étaient fondées sur une conception selon
laquelle les soins de santé fonctionnent comme un système d’adaptation complexe
soumis aux lois de la théorie de la complexité - également connue sous le nom
de théorie du chaos. Quand on tente de réorganiser et transformer un service de
santé, il est essentiel d’appréhender les principes de la théorie de la
complexité et de comprendre que la santé ne peut pas être gérée de la même
façon que les processus de production plus linéaires qui sont à la base de la
plupart des formations au management. Beaucoup d’administrateurs croient qu’on
ne peut pas gérer la santé parce qu’ils ne comprennent pas la nature des
systèmes complexes d’adaptation et essaient de gérer les organisations de soins
en utilisant un ensemble de principes de management erronés.
Dans la même ligne, il est important de comprendre que l’on ne peut
jamais prévoir toutes les éventualités qui vont se produire au cours de la
transformation du système et que certains plans bien intentionnés vont avoir
des conséquences involontaires et fâcheuses. Celles-ci sont inévitables. Donc
les plans doivent être modifiables. La nécessité de pouvoir corriger la
trajectoire doit être incluse dans le plan lui-même, de même que ménager des
« espaces adaptables » devrait être aujourd’hui un élément essentiel
de la conception et de la construction d’un hôpital. De plus, l’environnement
du système de soins est rapidement évolutif et des circonstances nouvelles vont
imposer l’adaptation de tout plan de transformation. D’une certaine façon, il
s’agit d’un objectif perpétuellement mobile et, souvent, la planification à long
terme ne dépasse pas 18 à 24 mois. Ainsi dans la planification du changement
on ne peut pas laisser le mieux devenir l’ennemi du bien.
Question 3. Dans le « nouveau » système de la VHA, votre plan a introduit une véritable compétition entre les régions et une évaluation des performances. Pouvez-vous nous dire comment on peut savoir que ces facteurs « non médicaux » ont été des clés du succès ?
Réponse : Je voudrais dire d’abord que le plan de
transformation n’a pas été conçu pour provoquer une compétition au sens que
beaucoup donnent à ce mot.
Le nouveau système de gestion des
performances a eu en fait pour objet de répondre à des questions sur la
valeur du système de soins des
Veterans, étant entendu que la valeur est fonction de la qualité divisée par
les coûts. Autrement dit : la valeur des soins fournis par la VHA
était-elle aussi bonne que celle du secteur privé ? Le retour sur
investissement du système de soins était-il aussi bon chez les Veterans que
dans le secteur privé ? Après tout, pourquoi les contribuables
devraient-ils soutenir un système qui fournirait une faible valeur ?
En mesurant les performances par des
méthodes objectives dans les domaines de la qualité technique, de la
satisfaction des consommateurs, de l’accès et de l’état fonctionnel, nous avons
été capables de répondre aux questions sur la valeur et, en même temps, de
tirer avantage de l’esprit de compétition inné des médecins, des infirmières,
des pharmaciens, des administrateurs et de tout le reste du personnel de santé, les poussant
à la fois à faire bien, et faire mieux que leurs collègues d’autres réseaux.
Les personnels de soins ont passé toute leur vie à rivaliser et à chercher à
faire mieux. Quand les mesures de performance et les contrats de performance
ont été mis en place, dans un environnement d’amélioration de la qualité, cela
a favorisé une émulation saine et positive - émulation ayant pour but premier
la fourniture de meilleurs soins aux Veterans.
Les contrats de performance qui ont été installés comme une partie du nouveau système de gestion des performances ont été particulièrement utiles pour clarifier les objectifs organisationnels et les attentes.
Important
aussi de ce point de vue le fait que la nouvelle structure en réseaux régionaux a
eu pour objet de créer de véritables laboratoires à la recherche des
solutions à la question : comment fournir des soins meilleurs ? Cette
approche était fondée sur la conviction que « tout système de soins est
local » et, même dans un système national qui a standardisé les méthodes
de délivrance des soins, ces méthodes doivent être ajustées aux besoins locaux,
aux circonstances et aux cultures locales ou régionales. Après tout, les
conditions et la culture de New York ne sont pas du tout les mêmes que celles
de Los Angeles, Miami ou Anchorage.
Question 4. Le système de la VHA semble refléter une approche de bon sens dans la construction d’un système de santé. Y a-t-il quelque espoir qu’il puisse être étendu ailleurs ?
Réponse : Oui, merci. Je pense que les stratégies
employées pour transformer le système de soins des Veterans sont réellement des
approches « de bon sens » et peuvent être étendues ailleurs. Elles ne
sont pas l’exclusivité de la VHA.
Les détails
particuliers des tactiques utilisées pour mettre en œuvre ces stratégies de
transformation peuvent nécessiter des variantes selon le cadre local mais les
stratégies fondamentales sont largement applicables. En vérité, certaines de
ces stratégies ont été et sont employées dans d’autres pays et on parle d’elles
dans le cadre du débat sur la réforme du système de santé aux États-Unis.
Malheureusement, en raison du biais culturel antigouvernemental de beaucoup
d’Américains, et particulièrement de certains de nos élus, il y a une
répugnance à envisager des solutions qui ont été défrichées par une agence
gouvernementale - en dépit des preuves indiscutables de leur succès.
Néanmoins, comme les réformes de la VHA reposent sur une approche de bon sens
et sont fondées sur une philosophie centrée sur le patient, je suis finalement
optimiste quant à leur utilisation plus large aux États-Unis et dans d’autres
pays.

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Ça serait intéressant d'avoir plus de détails sur les critères de comparaison qui permettent à la “saine concurrence” de se mettre en place.
Deuxième question: il ne parle pas du tout de la famille des vétérans. Pour une population qui a souvent vécu quelque chose d'isolée et de difficile à expliquer, qui est souvent socialement isolée à son retour et qui a un taux important de maladie chronique, donc traité en dehors du schéma ‘court séjour’, la réintégration au sein de la famille est délicate est essentielle. Comment ça se passe ? Est-ce qu'il estime que ça fait partie de son rôle ?
Commentaires de Denise :
saine concurrence = toutes les régions sont mesurées à l'aune des mêmes indicateurs.
réintégration : c'est sûrement difficile. Les Veterans s'intéressent beaucoup à la psychiatrie, la dépression, etc...C'est un domaine très important. Et je pense donc que le maximum est fait, même si cela peut être insuffisant dans bcp de cas.
Rédigé par : Bertil Hatt | 02/10/2009 à 15:19